6

Lyon. France.

 

Les ruelles du vieux Lyon sont des endroits typiques, la cause est entendue. La municipalité s’en est bien rendu compte et elle les a fait restaurer, pavé après pavé. Tout est resté vieux, mais impeccable. La foule des badauds circule dans ces venelles comme le font les substances toxiques dans des tuyaux inoxydables.

De la fenêtre de sa chambre, Jonathan dominait une ruelle en pente, avec sa rigole centrale désormais inutile et ses échoppes médiévales transformées en antiquaires et en cybercafés. Plus loin, le clocher de Saint-Paul dépassait des toits de tuiles romaines. Cela le rassurait, d’habitude, de se poster là et d’observer la rue. Quand il avait un peu trop fumé, il se faisait des films tout seul. Il imaginait que des escouades de flics se faufilaient par les traboules et cernaient sa maison. De son pigeonnier, il les tirait comme des lapins les uns après les autres, en ricanant. Mais aujourd’hui, il était bien loin de ces petits jeux de rôles.

La rue était à peu près déserte. Quelques couples qui sortaient des bouchons faisaient une dernière promenade pour s’attendrir avant l’amour et surtout laisser un peu descendre le saucisson à l’ail. Rien de suspect. Pas l’ombre d’un guetteur sous les portes cochères et pourtant, en plein dimanche après-midi, il avait reçu ce coup de fil…

Au téléphone, l’Américaine lui avait dit qu’elle s’appelait Ruth. Elle prétendait l’avoir croisé à One Earth. À la fin d’un tour en Europe, elle était de passage à Lyon pour deux jours. Elle était embêtée de lui demander ça, mais, voilà, tu comprends, je suis à sec. Si tu avais pu me loger pour un soir ou deux… La voix tremblait un peu, adorable. Elle avait ajouté qu’elle pouvait dormir dans un fauteuil et Jonathan avait carrément rigolé au téléphone. Quelque chose, pourtant, lui disait de se méfier. Il n’avait aucun souvenir d’une Ruth, mais ça ne prouvait rien. Il avait essayé une fois de faire une liste de toutes les filles qu’il avait eues et franchement, c’était complètement impossible. Alors, pourquoi se priver d’une chance comme celle-là ? Elle avait vraiment une jolie voix et si le reste était à l’avenant... Il lui avait proposé un rendez-vous dans un café de l’avenue de la République. Elle préférait passer directement chez lui, c’était plus simple, non ? Elle était assez chargée. Jonathan tressaillit. Là, c’était bizarre, carrément anormal : elle connaissait son adresse. Pourtant, il la donnait à très peu de gens et il était absolument certain de ne pas l’avoir laissée à One Earth. Il lui demanda comment elle l’avait eue. Elle répondit que c’était par une suite de hasards. Elle lui raconterait quand ils se verraient…

Jonathan ressentait un violent désir : la voix de cette inconnue l’excitait. Il s’était planté la semaine précédente dans un tissu de mensonges qui lui permettait de mener de front trois histoires avec des filles différentes. Elles lui avaient toutes claqué dans les doigts en même temps. Vaches maigres ; il était en manque.

— Dans combien de temps peux-tu être là ?

— Une heure, ça va ?

Il jeta un coup d’œil à ses deux pièces : vaisselle sale, chaussettes, canettes de Buck sur le plancher. Il lui fallait une demi-heure tout au plus pour tout ranger.

— OK. Tu auras dîné ?

Il était déjà sept heures et demie.

— Ne t’inquiète pas pour moi.

Elle avait l’air tout heureuse. Ça l’avait un peu rassuré. Il s’était mis au boulot tout de suite. En vingt minutes, son deux-pièces était à peu près présentable. Il restait juste ce qu’il fallait de désordre pour conforter son personnage de marginal et d’artiste révolté.

Et maintenant, il était là, qui attendait, à regarder les réverbères jeter sur les façades leur lumière orange. Et à s’inquiéter de nouveau. Un vieux type remontait la rue en tirant son chien. La pauvre bête reniflait partout. Avec les balayeuses municipales qui arrosaient les trottoirs deux fois par jour, elle ne devait pas trouver grand-chose d’intéressant.

Soudain, Jonathan se figea. Il l’avait vue. Elle avait tourné le coin de la rue de la Ferronnerie en regardant à droite et à gauche, égarée comme le sont toujours les touristes. Puis elle avait entrepris courageusement de gravir sa côte malgré l’énorme sac qu’elle portait sur le dos et deux besaces de toile en bandoulière. D’où il était, Jonathan ne pouvait pas distinguer son visage, d’autant plus qu’elle était coiffée d’un bob en jean.

Malgré le gros pantalon de randonnée et les croquenots de marche, la silhouette lui plut : svelte, sportive, prometteuse. Il alla se placer dans le coin de la pièce le plus éloigné de la porte d’entrée. Quand elle frapperait, il traverserait l’appartement à pas lents pour ne laisser paraître aucune impatience. Son charme zen était à ce prix.

Il pouvait prendre son temps car elle devait encore monter les cinq étages de son escalier. C’était un colimaçon de pierre contenu dans une tourelle splendide du XVIe siècle, classée monument historique. Le fait que l’appartement fut au cinquième sans ascenseur permettait de faire un peu oublier qu’il était situé dans un des quartiers les plus chers de la ville. Quand ses parents l’avaient acheté pour lui, Jonathan avait soigneusement choisi cet emplacement. Le côté bourgeois du lieu était heureusement racheté par l’effort qu’il fallait faire pour y monter. Les affiches de Che Guevara, les grands posters rapportés du sommet altermondialiste de Durban et tous les attributs de la contre-culture écolo étaient moins incongrus dans ce pigeonnier sous les toits. Le prix au mètre carré restait pourtant sensiblement le même à cette altitude qu’aux étages dits nobles.

Enfin, on frappa. Jonathan, comme prévu, prit son temps pour aller ouvrir. La fille un peu essoufflée qui se tenait sur le seuil le figea sur place. Elle avait enlevé son bob et libéré une énorme chevelure bouclée, extrêmement sensuelle. Au contraire de ce qu’il avait pensé en entendant sa voix au téléphone, elle avait passé la trentaine et dégageait une impression de maturité et de plénitude. Il avait toujours adoré les femmes plus âgées que lui. Il aimait les séduire, les prendre mais surtout les abandonner. Dans son expérience, la rupture avec ces femmes accomplies les entraînait à des extrémités inouïes dans l’abaissement et la supplication. Rien ne lui donnait plus intensément le sentiment de sa propre puissance. Il fit un gros effort pour se contrôler, garder à son visage cet air las et un peu blasé qui, disaient-elles, le rendait irrésistible. Ruth l’embrassa sur les joues. Elle sentait l’amande douce et n’était pas maquillée. C’était courant chez les filles qui fréquentaient One Earth.

Elle posa son sac à dos à côté de la porte et entra. La pièce principale était un peu mansardée. Deux futons repliés en canapés la meublaient. Ils étaient disposés en L autour d’un kilim à tons d’automne.

Jonathan avait maintenant la certitude qu’il ne s’agissait pas d’une ancienne copine. Il n’aurait pas oublié une fille pareille. Mais il se pouvait qu’il l’ait croisée à One Earth. Tellement de monde passait par là. En tout cas, elle s’était souvenue de lui et cela le flattait.

— Je fais du café ?

— Du thé, plutôt, merci.

Il disparut dans sa petite cuisine sans fenêtre et se mit à fourrager dans les placards pour dénicher des sachets de Lipton.

Pendant ce temps-là, la fille faisait une brève inspection de la pièce.

— Je peux visiter ? demanda-t-elle. C’est vraiment mignon ici.

Tout en disant cela, elle avait déjà repéré le téléphone fixe et, discrètement, d’un geste rapide, coupé le fil.

— Fais comme chez toi, cria Jonathan pour couvrir le bruit de la bouilloire.

Elle passa dans la chambre pour vérifier si un autre poste s’y trouvait. Il n’y en avait pas. Elle retourna dans la pièce principale, où Jonathan était déjà en train de disposer un plateau chinois en bambou tressé, avec deux tasses en grès et une théière rouge.

— Assieds-toi, Ruth, dit-il en laissant une place à côté de lui sur le même canapé. C’est bien Ruth, ton nom ?

— Exactement, fit-elle en souriant.

Elle était toujours debout.

— Excuse-moi, j’ai un médicament à prendre.

Elle retourna vers le petit vestibule où étaient posés ses bagages et tout se passa très vite. Au lieu de se pencher vers son sac à dos, elle déverrouilla rapidement la porte d’entrée et l’ouvrit. Paul était sur le palier. Il s’engouffra dans la pièce et se posta devant les canapés. Kerry avait refermé la porte et sorti un flash-ball.

Jonathan était en train de verser le thé quand Paul était entré. Il l’avait découvert au dernier moment, quand l’autre le dominait déjà de toute sa hauteur.

— Lève-toi doucement, commanda Paul.

La panique vida Jonathan de son sang et le fit trembler au point qu’il lâcha la tasse. Il regarda stupidement le thé brûlant se répandre entre les nœuds du kilim. Tous les muscles de ses épaules et de son dos étaient tétanisés par la peur, au point qu’il eut du mal à se mettre debout. Paul le fouilla à deux mains.

La palpation médicale cherche les anomalies dans la profondeur du corps : la fouille de sécurité s’intéresse plutôt à la surface. Mais à part cette différence, ce sont deux activités voisines et Paul sourit intérieurement à la pensée de cette parenté inattendue entre ses deux métiers.

Il prit le téléphone portable qu’il trouva dans la poche de Jonathan, en ôta la batterie et le jeta dans un coin. Quand il lui fit signe de se rasseoir, Jonathan s’affala d’un coup dans le canapé, comme un épileptique qu’une crise abat sur le sol.

— Qu’est-ce que vous voulez ? réussit-il à articuler.

— Te parler.

— De quoi ?

Paul sourit, alla chercher tranquillement un tabouret octogonal en osier, retira les objets éparpillés dessus, le plaça en face de Jonathan et s’assit.

— Détends-toi. On n’est pas là pour te faire du mal.

C’était à peu près ce qu’il disait à ses patients. Après la palpation, l’interrogatoire. Décidément la consultation continuait.

— Qu’est-ce que c’est que ces méthodes ? grommelait Jonathan.

Le calme de son interlocuteur lui avait fait reprendre un peu confiance. Il s’était redressé dans le canapé et jetait des coups d’œil mauvais du côté de Kerry.

— Et d’abord, vous êtes sûrs que vous avez le droit d’entrer chez les gens comme ça ? Vous êtes flics ou quoi ? Vous avez des insignes ? Une carte ?

— Disons plutôt qu’on est des médecins et qu’on est venus voir ce qui n’allait pas chez toi.

Jonathan haussa les épaules. Pourtant le ton de Paul et la fermeté tranquille avec laquelle il le considérait l’empêchaient de prendre ces affirmations tout à fait à la légère.

— Tu as milité à One Earth quand tu étais aux États-Unis, commença Paul.

— Et alors, c’est un crime ?

— Pourquoi es-tu revenu en France ?

— Parce que mon stage était fini. Vous êtes du FBI ?

Jonathan dévisageait ses interlocuteurs, cherchait à distinguer dans les intonations américaines de Paul de quelle région il provenait. Il avait désespérément envie de découvrir de qui il s’agissait. Moins pour se rassurer que pour trouver le moyen de le séduire et éventuellement, grâce aux relations de sa famille, de l’intimider.

— On aimerait que tu nous parles de Ted Harrow.

— Connais pas.

— Les Nouveaux Prédateurs ?

— Non plus.

Quand il travaillait pour la CIA, Paul n’aurait pas mené l’interrogatoire de cette manière. Il aurait immédiatement « cadré le sujet ». Quitte à opérer sous la contrainte, il aurait montré à Jonathan le sérieux de la situation en lui administrant quelques coups bien placés. Mais entre-temps, il avait étudié la médecine et ses méthodes d’examen avaient changé. Il savait que, pour palper un abdomen, il faut commencer par les régions les moins douloureuses et, en cas de réaction, ne pas insister, chercher ailleurs, revenir doucement.

— Tu as gardé des liens avec Seattle ?

— Aucun.

— Pourquoi t’es-tu inscrit à Greenworld en rentrant en France ?

— Pour continuer à militer. Ça vous étonne, hein, qu’on puisse croire à quelque chose ?

Jonathan s’était maintenant tout à fait redressé. Il creusait même le dos pour se tenir plus droit. Sa mèche blonde et cassante pointait au-dessus de son front comme une crête de coq. Il y avait dans son attitude l’arrogance et la honte de celui qui a été contraint de révéler un instant sa faiblesse la plus intime.

— Où est Juliette ? demanda Paul.

Visiblement, Jonathan ne s’attendait pas à une question aussi directe. Il cilla.

— Juliette comment ?

Kerry, toujours le dos contre la porte d’entrée, fit un mouvement d’un pied sur l’autre et déplaça son arme. Jonathan se tourna vivement vers elle. Soit qu’il eût mal interprété son geste, soit que l’ineptie de ses dénégations lui soit apparue clairement, il reprit un faciès apeuré et se tassa un peu sur lui-même.

— Je ne sais pas où elle est, dit-il. Vous êtes allé voir dans son bled ?

C’était une défense stupide. Il le sentait. Et c’est moins pour l’intimider que pour lui donner un prétexte honorable pour se lâcher que Paul, en soupirant, se résolut à utiliser l’arme qu’il tenait en réserve, grâce aux tuyaux fournis par Lebel.

— Tu as déjà revu Pepe Guzman ?

Cette fois, Jonathan resta bouche bée et un tremblement le reprit. Il saisit de la main gauche la bague en argent qu’il portait à l’annulaire et murmura quelque chose, comme un pénitent qui prononce une formule rituelle.

— Tu sais qu’il est libérable cette année ?

Paul laissa Jonathan s’égarer dans des déductions, toutes plus effrayantes les unes que les autres. Puis il le rattrapa vigoureusement, pour lui éviter la noyade.

— Ne t’inquiète pas. On ne vient pas de sa part.

— Alors pourquoi me parlez-vous de lui ?

— Pour que tu saches ce que tu risques. Si nous t’avons retrouvé, ton ancien associé colombien pourra le faire aussi. Surtout si quelqu’un le met sur la voie.

Ils échangèrent un long regard silencieux. Paul prit soin de mettre dans ses yeux toute la bonté navrée du médecin qui propose, à regret, un traitement douloureux mais efficace.

— Alors, tu ferais mieux de nous parler.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir ? concéda Jonathan en laissant retomber ses épaules.

 

Sur Harrow, il n’avait pas grand-chose à dire. Il avait fait partie de son groupe de fidèles mais de façon assez distante, à sa manière : discret, enthousiaste, prudent.

— Qu’est-ce qui te plaisait chez Harrow ? Pourquoi Pas-tu suivi ?

Jonathan s’arrêta un instant à contempler sa bague. Il la tripotait toujours, comme une coquetterie cette fois, et il regardait le serpent enroulé dessus. Le principe de l’interrogatoire lui déplaisait, mais, maintenant que ses défenses étaient vaincues, il prenait plaisir à faire l’intéressant.

— Les écolos, dit-il enfin, je les ai fréquentés un peu par hasard. Et j’ai toujours trouvé que c’était une bande de couilles molles. Harrow, c’est autre chose. Il dit ce qui est. Et il en tire toutes les conséquences.

Il parlait de lui comme s’il s’était agi d’un grand sportif.

— Tu connaissais son projet ?

— Je connaissais ses idées en général.

— Et dans le détail ?

— Quoi, dans le détail ? Je ne vois pas ce que vous voulez me faire dire.

Il jeta un regard par en dessous à Paul, pour vérifier s’il était cru.

— Quand tu es rentré en France, Harrow ne t’a chargé de rien ?

— Il m’a demandé de venir le voir avant de partir.

— À One Earth ?

— Non, il n’y mettait déjà plus les pieds.

— Tu es allé chez lui ?

— Personne n’est jamais allé chez Harrow. Non, il m’a donné rendez-vous dans l’arrière-salle d’un café Starbucks, à Seattle. Il y avait un bruit fou parce qu’on était assis à côté des portes battantes qui menaient aux cuisines. Comme il a une voix très grave, je ne comprenais pas la moitié de ce qu’il disait.

Paul souleva un sourcil.

— Vrai, je vous jure. J’ai compris l’essentiel mais pas tout.

— C’était quoi, l’essentiel ?

— Il voulait que je constitue une antenne ici.

— Pour qui ?

— Pour lui, pour son groupe.

— Pour son projet.

— Il voulait des contacts, c’est tout.

— Une organisation relais.

— Il n’aime pas les organisations. La plupart de ces boîtes sont des ramassis d’impuissants qui s’effrayent de tout.

Jonathan s’était redressé pour dire cela, façon, sans doute, de ne pas être confondu avec les couards.

— Pourtant, tu t’es inscrit à Greenworld en rentrant.

— Je ne me faisais aucune illusion sur l’assoss elle-même. Mais si vous voulez rencontrer des gens un peu motivés, il faut bien les chercher quelque part.

— Au fond, ton boulot, c’était de recruter des déçus de l’écologie classique.

— Mettons.

— C’est à Greenworld que tu as trouvé Juliette ?

— Oui.

— Et qu’est-ce que tu lui as fait faire ?

Nouveau coup d’œil inquiet de Jonathan.

— Je ne te parle pas de vos relations, intervint Paul. Je veux savoir ce que tu lui as fait faire pour Harrow.

— Rien.

Paul soupira, mit les deux mains sur le rebord du tabouret et sauta pour le faire avancer un peu.

— On parle de Wroclaw ?

— De quoi ?

Depuis le début de l’interrogatoire, Paul n’avait pas cessé de penser à Juliette. En voyant le garçon qu’elle avait connu, aimé peut-être, en observant cette chambre où elle avait sans doute dormi avec lui, l’image qu’il se faisait d’elle se complétait, comme un puzzle auquel on vient d’ajouter plusieurs pièces. Mais à cette satisfaction se mêlait un bizarre sentiment de jalousie à l’égard de Jonathan. Sans avoir aucune idée précise de ce qu’elle pouvait être, Paul avait le sentiment que Juliette valait mieux que ce gosse de riche, trouillard et veule.

— Écoute-moi, dit-il en se penchant un peu en avant. Il y a pas mal de choses à visiter à Lyon le week-end. Mon amie et moi, on a hâte d’en finir avec cette corvée et toi aussi. Alors, je vais te résumer les épisodes précédents et on va passer à l’actualité. Ta copine Juliette est allée faire un casse dans un centre de recherche à Wroclaw, en Pologne. Vrai ou faux ?

— Vrai.

— C’est toi qui l’as envoyée là-bas ?

Jonathan hocha la tête. Bizarrement, le fait qu’il sache que Paul n’était pas un flic facilitait ses aveux. Il ne risquait pas une inculpation pour complicité et n’avait à craindre que sa colère.

— Ouais, grogna Jonathan, je l’ai envoyée là-bas.

— Tu n’y es jamais allé toi-même ?

— Non !

— Ni cette fois-là ni auparavant ?

— Jamais.

— Donc quelqu’un t’a donné les plans du site. On t’a indiqué la marche à suivre et tu l’as répercutée sur Juliette.

— Oui.

— Qui ? Harrow ?

— Je vous ai dit que je ne l’ai pas revu depuis que je suis rentré.

— Mais tu es resté en contact.

— Pas avec lui.

Jonathan s’était de nouveau crispé. Effleurer la zone douloureuse. Y revenir plus tard. Paul continua dans une autre direction.

— Que devait exactement faire Juliette à Wroclaw ?

— Libérer des animaux torturés. De pauvres chats avec des électrodes plein la tête. Des souris transformées en monstres. Des singes…

— Epargne-moi ça, tu veux bien. On veut savoir ce qu’elle devait faire en plus ?

Selon son habitude, Jonathan fit rouler un œil vers Paul pour évaluer furtivement son degré d’intérêt et de bluff. Mais Paul était prudent et Jonathan ne pouvait pas savoir s’il restait volontairement en deçà de ce qu’il savait. Il tenta de refuser l’obstacle.

— En plus ? Je ne vois pas…

La gifle l’atteignit sans qu’il s’en rendît compte. Il se retrouva couché sur le côté gauche, la lèvre en sang. Paul semblait ne pas avoir bougé. La peur physique anéantissait totalement Jonathan. La douleur, à l’évidence, n’y était pour rien. C’était plutôt une panique archaïque, venue des tréfonds de son être, née d’instants d’enfance enfouis et qui s’apparentait plutôt à une incontrôlable phobie.

— Une fiole, articula-t-il en se tenant la mâchoire.

— Une fiole qu’elle devait prendre où ?

— Dans une armoire réfrigérante.

— Et qui contenait… ?

— Je n’en sais rien.

Jonathan avait hurlé puissamment, la lippe pendante, les yeux fous, les doigts griffant la commissure sanglante de ses lèvres. C’était le cri de l’aérostier qui a lancé son dernier sac de sable, n’a plus rien à larguer que lui-même et sent que son ballon va tout de même s’écraser au sol. Paul le crut et lui fit la grâce de lui fournir encore un peu de lest à jeter par-dessus bord.

— Où est partie Juliette ?

— Aux Etats-Unis.

Jonathan, dans son supplice, avait égaré le fil de ses mensonges. Il se mit à sangloter en silence. Il n’avait pas le courage d’en inventer un nouveau.

— Tu as son adresse là-bas ?

Le garçon en larmes secouait la tête. À ce degré de déliquescence, Paul sentait qu’il avait atteint une zone stable de sincérité.

— Qui est ton contact avec le groupe de Harrow ?

Sans changer d’attitude, Paul s’était détendu. Jonathan, avec sa sensibilité extrême et l’intuition qui lui permettait toujours d’échapper à la force, de ne jamais se laisser coincer, le remarqua. Il eut la conviction que le pire était passé, que l’interrogatoire touchait à sa fin et qu’il pourrait se faufiler hors du piège où il était tombé. Il suffisait d’un dernier mot. Mais ses conséquences étaient immenses. Il se mit à réfléchir intensément sans cesser de renifler et de geindre. Il se redressait, gagnait du temps. Enfin, il désigna un petit classeur en métal.

— Regardez là-dedans.

Paul ouvrit le classeur. Des dossiers étaient fourrés verticalement entre des cloisons cartonnées.

— Le premier en partant de la gauche.

Paul saisit une mince chemise bleue et la tendit à Jonathan.

— Je ne connais pas l’adresse par cœur. Elle est marquée là.

Il tira du dossier deux feuillets agrafés et les tendit à Paul. Sur la première page était écrit « Règles du jeu de base-ball » et dans le coin en haut étaient griffonnés un nom, une adresse et un code de courriel.

Paul plia la feuille et l’empocha.

— Navré de t’avoir dérangé.

Il se leva, rejoignit Kerry dans le vestibule. En un instant, ils étaient dehors.

Jonathan resta longtemps immobile dans la pénombre, la tête dans les mains. Puis il replaça la batterie de son portable et lentement forma le numéro qu’il avait appris par cœur.

 

Turin. Italie.

 

Mikhaïl Gorbatchev, le général Jaruzelski, Benazir Bhutto, Giulio Andreotti et John Major étaient assis tranquillement côte à côte. On aurait pu se croire dans une variante italienne du musée Grévin, à un détail près : ils bougeaient. L’un d’eux, de temps en temps, (lignait des paupières comme un saurien ou se penchait discrètement pour dire un mot à l’oreille de son voisin. La longue table de conférence vernie était parsemée de dossiers, tous identiques, portant le logo de la « Fondation pour la Paix ».

Rien de tel que des retraités du pouvoir pour parler de paix, pensait Paul. Dommage qu’ils ne s’y soient pas consacrés plus tôt… Il était assis au deuxième rang derrière les conférenciers dans la longue salle. Kerry, à côté de lui, bâillait. La réunion se tenait à Turin, c’est-à-dire dans la géographie assez sommaire d’Archie « à côté de Lyon ». Ils l’avaient rejoint là-bas en sortant de chez Jonathan. Archie avait seulement oublié que la liaison ferroviaire directe était en construction. Il leur avait fallu six heures pour arriver.

Archie avait tout organisé pour que Kerry et Paul soient admis dans le cénacle des spectateurs de ce show très fermé. Il aurait très bien pu attendre le soir pour les rencontrer tranquillement dans un restaurant de la ville. Mais il n’avait pas résisté au plaisir d’avoir dans l’assistance deux personnes qui le verraient siéger à la même table que toutes ces anciennes divas de la politique mondiale et témoigneraient de sa gloire en rentrant à Providence.

Archie était assis à côté d’un parlementaire britannique qui aurait pu tout aussi bien représenter une ligne de vêtements de luxe ou une marque de whisky. Le député avait harmonisé avec soin la teinte de sa pochette de soie avec son nez strié de veinules mauves. Ses yeux fatigués indiquaient une longue pratique du confort, des chevaux et de la trahison. Il marqua son approbation par de graves hochements de tête lorsque ce fut au tour d’Archie d’éclairer l’assistance sur « Les institutions privées et leur contribution à la paix ».

Encouragé par l’élégante présence de son voisin, Archie redoubla d’intonations britanniques, d’onomatopées grognantes, de « hum », de « well », de « indeed » qui transformèrent son discours en une pelouse bien écrasée et bien rase. Chacun se fit un plaisir de la piétiner en chuchotant sans vergogne et en ne lui prêtant pas la moindre attention.

Gorbatchev ne se donna même pas la peine de tourner la tête. Quand Archie eut terminé, il applaudit machinalement en continuant de parler à son voisin.

Tout de suite après, le programme prévoyait une pause. Kerry et Paul laissèrent l’orateur se faire congratuler et descendirent l’attendre dans le hall de l’hôtel où se tenait la conférence.

C’était un immense cube de verre ultramoderne, soutenu par une structure arachnéenne en acier poli. Des plantes tropicales meublaient l’espace et embuaient les plus hautes vitres de leur haleine humide. Dans tout le hall voletaient de ravissantes jeunes femmes en tailleur et de beaux garçons à lunettes qui serraient des dossiers dans leurs bras. C’étaient les habituelles starlettes de la politique, assistants de tout poil, qui gravitent inévitablement autour des puissants, fussent-ils déchus. Au milieu d’eux, postés à des endroits stratégiques près des entrées ou des ascenseurs, des gardes du corps se tenaient aux aguets, à l’écoute de voix célestes qui leur parvenaient par de petites oreillettes. Comme on était en Italie, leurs lunettes noires étaient signées de grands couturiers, leurs costumes bleu marine impeccablement coupés.

Au bout d’une demi-heure, Archie parvint à s’extraire de la petite foule de tous ceux qui ne le retenaient pas. Il rejoignit ses deux invités, en se recoiffant du plat de la main. Il s’assit à côté de Kerry et en face de Paul sur un canapé rouge aux lignes épurées.

— Quelle bousculade ! commenta-t-il en toussant dans sa main.

Kerry n’avait jamais apprécié Archie. Il ne la faisait pas rire et ses manières avec les femmes l’agaçaient. Pourtant Paul s’étonna de son ton agressif quand elle demanda :

— Qu’est-ce que c’est que cette conférence ?

— La plus belle opération de blanchiment que j’aie jamais vue. Une fondation internationale avec la crème de la crème. La Mafia qui paie tout. L’Église catholique qui pousse ses pions. Vous savez qu’ils sont en train de convertir Gorbatchev. Depuis la mort de sa femme, il tourne bigot.

— Et ça profite à qui, un événement de ce genre ?

— Je n’en sais rien, mais ça n’a aucune importance. Tout le monde est content. Pendant deux jours, on est logé comme des princes. Ensuite on s’en va. L’année prochaine, ce sera à Venise, je crois.

Devant l’hôtel, une longue ligne d’Alfa Roméo noires déposait des personnalités et en embarquait d’autres.

— C’étaient les anciennes usines FIAT, ici, vous le saviez ? Ils les ont transformées en quartier d’affaires et en centre de conférences. Beaucoup de chic, ces Italiens.

Dans la hiérarchie personnelle d’Archie, après les grands prix réservés aux Anglais et à leurs dérivés, subsistaient quelques accessits pour les peuples latins, dans ces disciplines mineures qu’étaient la cuisine, la décoration ou l’amour.

— Sans indiscrétion, Archie, intervint Paul, qu’est-ce que vous faites ici ? Depuis quand êtes-vous devenu un spécialiste de la paix ?

Archie prit l’air offensé.

— Comment ? Vous ne savez pas que je suis président d’honneur d’une grande ONG humanitaire ?

— Vous !

— Oui, moi. Qu’est-ce que cela a de bizarre ? Frères de l’Humanité est une organisation splendide. Ils parrainent des associations de veuves au Liberia, des projets pour les orphelins au Pérou… À moins que ce soit en Equateur. Peu importe ! Je ne m’occupe pas du détail.

Devant le sourire narquois de ses interlocuteurs, il préféra changer de sujet.

— De toute façon, l’essentiel, ce sont surtout les contacts qu’on peut nouer en coulisse. C’est pain bénit pour Providence, un endroit pareil… Bien, venons-en plutôt à nos affaires.

— Ici ?

Le hall était un vaste espace ouvert. Des groupes de conférenciers ou d’invités étaient assis à quelques mètres d’eux sur d’autres canapés.

— Il n’y a absolument aucun risque, dit Archie. Personne n’aurait l’idée de venir écouter qui que ce soit ici.

C’est bien ce que regrettent tous ces bas been, pensa Paul.

— Ce que j’ai à vous dire est extrêmement urgent. Il fallait que je vous voie le plus vite possible. J’ai une décision importante à vous annoncer.

— Qui concerne notre enquête ?

— En effet.

— Alors, intervint Kerry, il faut peut-être qu’on vous résume d’abord les résultats provisoires auxquels nous avons abouti ?

— Inutile ! Providence m’a tenu régulièrement au courant de vos faits et gestes pendant mon voyage. Nous n’avons pas besoin de revenir là-dessus.

— Il y a eu de nouveaux développements hier, insista Kerry. Vous ne pouvez pas en être informé puisque nous n’avons même pas eu le temps d’en rendre compte à l’agence.

— L’étudiant français, insista Paul. Nous l’avons rencontré. Chez lui à Lyon. Il est bien le chaînon manquant entre le groupe américain et l’affaire polonaise. La fille qu’il a téléguidée pour aller à Wroclaw est partie pour les États-Unis.

— Et il a confirmé que le but du casse était bien de s’emparer d’un échantillon de laboratoire et pas du tout de libérer des chiens et des chats.

Archie dispersa ces arguments d’un large geste de la main.

— Magnifique, magnifique. Cela ne fait que confirmer ce que vous aviez déjà trouvé. Personnellement, je n’avais aucun doute. C’est un excellent travail. Vraiment excellent, je vous félicite. Un cappuccino, oui.

Le serveur albanais enregistra la commande d’un air fatigué et traîna les pieds jusqu’à un autre groupe.

— En moins de trois semaines, vous avez bouclé l’affaire. C’est admirable.

— Comment ça, bouclé l’affaire ?

Kerry avait réagi la première, peut-être parce qu’elle se tenait sur ses gardes.

— Vous avez confirmé les intuitions des Britanniques, poursuivit Archie. C’est bien un groupe américain qui est à l’origine de ce vol. Il s’agit de fanatiques de la pire espèce qui, pour des raisons aussi abstraites que ridicules, ont décidé de s’en prendre à leurs semblables.

Archie saisit la tasse que lui tendait le serveur et la posa devant lui en faisant déborder sur la soucoupe un peu de mousse saupoudrée de cacao.

— Notre devoir, conclut-il, est de remettre immédiatement ce dossier entre les mains des autorités fédérales américaines.

Kerry et Paul se regardèrent. Ils partageaient la même surprise et la même indignation.

— Remettre le dossier ! Mais notre enquête n’est pas terminée.

Paul comprit pourquoi Archie s’était assis à côté de Kerry : cela lui permettait de ne pas la regarder. Il avait du mal à soutenir la pression de ses yeux verts où brillait une violente colère.

— C’est la nouvelle règle du jeu, soupira-t-il en se frottant les mains, prenant plus que jamais son ton de prêtre philosophe. Les agences privées telles que les nôtres peuvent enquêter dans des affaires de sécurité, mai ? jusqu’à une certaine limite. Toute la subtilité de notre nouveau métier est là : sentir cette limite et ne pas la franchir.

— Foutaises ! s’écria Kerry, d’autant plus fort qu’elle voulait forcer Archie à la regarder en face et qu’il continuait de se dérober. Le problème n’est pas là. On est sur la piste de quelque chose d’extrêmement grave. Ces types sont des fous dangereux. Ils vont mettre leur projet à exécution et on ne sait pas où ils vont frapper. Chaque jour compte. On ne va pas se défausser sur une administration fédérale qui n’en aura probablement rien à secouer et qui classera ça en trentième priorité.

Archie plissait le visage comme s’il avait été incommodé par un vacarme passager. Puis il reprit d’une voix encore plus douce :

— Si je résume, grâce aux éléments que vous avez découverts, je dirai que cette affaire est finalement assez simple : il s’agit d’une alerte bactériologique de plus sur le territoire des Etats-Unis.

— Comment ? intervint Paul. Pourquoi dites-vous cela ?

— Je m’en tiens aux faits. Une substance biologique dangereuse se balade en Amérique, entre les mains d’un groupe décidé à en faire un usage terroriste. Je me trompe ? Peu importe qu’il s’agisse d’écologistes, de néonazis ou d’islamistes : tout cela, c’est de la fioriture, du verbiage.

— Nous sommes convaincus que le plan de Harrow est mondial et que ses cibles ne seront pas aux Etats-Unis, objecta Paul.

— Pourquoi ?

Paul se troubla : ces questions simples et directes étaient les pires.

— Eh bien… sa vision du monde le conduit à vouloir supprimer les pauvres.

Archie ricana.

— Et il n’y en a pas aux États-Unis, peut-être ? Il me semblait pourtant qu’à La Nouvelle-Orléans, au moment des inondations…

À cet instant, un petit homme très brun traversa le hall, suivi à distance par une cour d’assistants empressés. Archie se leva pour le saluer.

— C’est ce Costaricain, vous savez, le prix Nobel de la Paix, dit Archie en se rasseyant. Son nom m’échappe… Un type très bien.

Puis il revint à la conversation avec l’air las d’un homme d’affaires qui termine une négociation importante pour retourner à l’essayage d’un pantalon.

— Je ne sais pas ce que pensent vos écolos. En revanche, ce que je vois, c’est que, pour l’instant, tout converge vers les Etats-Unis. Votre fille y est partie, sans doute avec ce qu’elle a dérobé en Pologne. Le groupe terroriste, jusqu’à ce qu’on me démontre le contraire, s’y trouve toujours et le contact de votre étudiant français est là-bas. Par conséquent, l’affaire est claire. Il s’agit d’une priorité de sécurité pour les Etats-Unis et nous ne pouvons pas continuer à jouer dans notre coin.

Comme il sentait Kerry prête à émettre de nouveau une objection, il s’empressa d’ajouter :

— De toute façon, la CIA veut qu’on arrête tout.

— Quoi ?

Archie baissa le nez, fit mine d’épousseter sa cravate et reprit, un ton plus bas.

— J’ai reçu un coup de fil de Langley, il y a deux jours. Une intervention venue, hum, du plus haut niveau de la Compagnie. Ils veulent récupérer le dossier et nous interdisent formellement de continuer. À mon avis, c’est votre petite opération à Seattle qui a dû faire des vagues.

Kerry tressaillit.

— Je ne vous reproche rien. Il fallait le faire et vous vous en êtes tirée au mieux. Mais l’affaire est certainement revenue aux oreilles du FBI et il a dû y avoir une explication sérieuse entre les deux organismes. Toujours est-il que la CIA m’a appelé à Singapour pour me demander de tout arrêter et de transmettre vos conclusions.

— Vous avez accepté ? demanda Kerry.

— Rassurez-vous, fit Archie, comme si c’était le sujet de sa préoccupation, ils vont honorer l’intégralité du contrat. Et je suis certain qu’ils sont très satisfaits de notre job. À l’heure qu’il est, ils doivent déjà avoir pris connaissance de la note de synthèse que je leur ai fait envoyer par Providence.

Paul sentait qu’il n’y avait plus rien à faire. Il voulait seulement éviter que Kerry ne livre un combat d’arrière-garde inutile, par dépit, par amertume. Il savait qu’elle supportait plus mal que lui ces rappels à la discipline. À vrai dire, elle aurait dû y être habituée. Ils n’avaient jamais connu que cela dans ce métier et c’est pour cette raison qu’ils l’avaient quitté. Tout commence dans l’enthousiasme ; après un démarrage tambour battant arrivent les premiers résultats. Mais au moment d’encaisser les dividendes de ces efforts, un coup de laisse et couché !

Il regarda intensément Kerry. Un instant, il crut qu’elle allait se jeter sur Archie, le gifler, faire un scandale. Pourtant, à son grand étonnement, elle ne tenta rien et se calma. Elle trouva même la force de se tourner vers le vieil homme et de lui sourire.

— Ce sont mes enfants qui vont être contents, dit-elle d’une voix étrangement posée. Ils vont me revoit plus tôt que prévu.

Archie rit finement en tournant la petite cuiller dans sa tasse pour se donner une contenance. Il n’était pas encore tout à fait certain qu’elle était sincère et qu’elle n’allait pas bondir sur lui.

— D’ailleurs, je vais les appeler tout de suite. Ils doivent être en train de se réveiller.

Kerry se leva, le portable à l’oreille, et s’éloigna dans le hall.

— Une femme extraordinaire, dit Archie en secouant la tête.

Il aurait bien poussé un peu le commentaire et interrogé Paul sur la vraie nature de leur relation. Mais le moment était mal choisi. Il préféra faire profil bas.

— Avec deux amis sénateurs, dit-il, nous avons affrété un vol spécial pour Washington ce soir. Nous pouvons vous rembarquer, si vous voulez ?

Paul était sous le coup de cette fin brutale et prématurée. Il ne se rendait pas encore bien compte de ce que cela signifiait. Il se sentait comme un alpiniste qu’on interromprait brusquement dans son ascension pour le ramener au pied de la paroi.

Pendant ce temps-là, Kerry avait replié son portable et revenait vers eux en secouant la tête :

— J’avais oublié, dit-elle. Les mômes sont en vacances et leur père les a emmenés dans sa famille à Sacramento pour la semaine.

Paul écouta cela sans attention puis tout à coup, il sursauta et la regarda intensément. Rob ! À Sacramento ?

Pour ce qu’il en savait, le mari de Kerry était originaire de Toronto et du Saskatchewan. Elle lui avait d’ailleurs dit qu’il les emmènerait au Canada.

— Je proposais à Paul de vous rembarquer ce soir dans mon avion.

— C’est une bonne idée. Allez-y tous les deux. Moi, puisque je ne suis pas pressée, je vais pousser jusqu’à Milan pour faire un peu les boutiques.

Archie se leva, tout au plaisir de retrouver devant lui une femme selon son goût, futile et gracieuse, quand il avait craint de devoir affronter une pasionaria hystérique. Il saisit la main de Kerry et la porta galamment à ses lèvres.

Elle rit de manière charmante quoiqu’un peu niaise, au gré d’Archie.

— Je rentre à l’hôtel, dit-elle à Paul. Tu passes chercher tes bagages ?

— Tout de suite, dit-il, toujours abasourdi. Je t’accompagne.

— Faites, faites, les encouragea Archie. Je ne pars pour l’aéroport qu’à dix-huit heures. Prenez votre temps, mon cher Paul. Je vous attendrai ici, dans ce hall.

Déjà, près du grand couloir qui menait aux salles de conférences, Archie avait aperçu la chevelure argentée de lord Landby, qu’il tenait à saluer absolument. Cette affaire réglée, il tourna les talons et s’éloigna prestement, en reprenant l’air distingué qui convient pour aborder enfin des gens bien élevés.

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